LODACE


HISTOIRE


Les Grandes batailles


Du 20 au 21 août 1914 (20ème corps d'armée)


20ème corps - Voyons, maintenant, ce qui se passait, également le 20 août, sur le reste du front de la 2ème armée, c'est-à-dire sur sa gauche.

Le 20ème corps était, dans la pensée du général de Castelnau, le suprême espoir de la journée. Installé sur le triangle Château-Salins-Oron-Conthil, il avait conquis la partie méridionale du bastion de Morhange. De Château-Salins il protégeait Nancy à tout événement, mais, par sa position dominante sur le plateau de Morhange, il pouvait soit se porter à droite et prendre à revers les Allemands installés dans la forêt de Koeking et de Brides, soit faire face à gauche et contenir les forces allemandes débouchant de Metz par la ligne de Metz-Saverne. Enfin, si les choses tournaient bien, ce corps pouvait descendre soit de Conthil sur Bensdorf, soit de Baronweiler sur Landorf et occuper, enl'un de ces points, la voie ferrée qui était l'objectif principal de la 2ème armée.

Mais il était nécessaire que l'action du corps d'armée fût habilement ménagée. Car s'il se pressait trop et s'il se portait trop vite en avant, il découvrait, à sa gauche, la 68ème division de réserve chargée seule de protéger l'armée du côté de Metz et, à sa droite, le 15ème corps, un peu en retard vers Vergaville. En plus, s'il allongeait prématurément sa propre offensive vers Rodalbe et Bensdorf, il présentait son flanc gauche à l'ennemi qui guettait du haut de la crête 327-34' (entre Destrich et Lucy) et qui recevait sans cesse, par la ligne de chemin de fer, des renforts venant de Metz.

Comme défensive, la position du 20ème corps installé sur les deux routes qui s'ouvrent en éventail, l'une de Château-Salins vers Morhange, l'autre de Château-Salins vers Wuisse-Conthil- Bourgaltdorf, est excellente. Au point de vue de l'offensive, elle est extrêmement périlleuse, car le corps d'armée est obligé de sortir de la place d'armes et il s'expose aux contre-offensives débouchant de la circon vallation (?) ennemie.

Il ne semble pas que le 20ème corps, fier de sa force et de sa renommée, emporté par cette joie de l'offensive qui fut la grande séduction de notre doctrine et le noble entraînement de notre armée au début de la guerre, ait su résister à la tentation de frapper un coup décisif. Interprétant plutôt qu'appliquant les ordres du général d'armée, il " tirait sur la bride ", si j'ose dire, et se trouva ainsi celui de tous les corps qui s'engagea le plus dangereusement dans le piège que l'ennemi nous avait tendu. On eût dit que celui-ci avait escompté et exploité d'avance l'ardeur même de ces sentiments.

Quoiqu'il en soit, à la pointe du jour, le 20ème corps se met en mouvement dans l'ordre suivant : à gauche, la 39ème division se porte à l'attaque des hauteurs Marthil-Baronweiler, et la IIème division marche à droite sur Conthil pour aborder Morhange et déboucher dans la plaine par Rodalbe sur Bensdorf. Si l'on réussissait, après avoir abordé de front l'objectif principal, on tournait la position ennemie et on débouchait dans la plaine : c'était se couvrir de gloire, mais il fallait passer parle plus terrible défilé sous les feux de l'ennemi ; et si on ne réussissait pas, c'était la retraite sans soutien et sans réserve, car le mouvement offensif, avant ce caractère de crânerie et de témérité, n'avait été ni conçu, ni préparé.

Or, à peine la 39ème division a-t-elle commencé son mouvement vers les hauteurs de Marthil Baronweiler, que le feu d'une artillerie formidable s'allume, vers 7 heures du matin, sur la crête 327-341 qui la domine de l'autre côté de la Nied française.

C'est une canonnade terrible au dessus de la vallée, à une portée de 5 à 6 kilomètres, extrêmement favorable à l'artillerie lourde allemande. Et, soudain, tout le IIIème corps bavarois dévale des bois sur la division française en pleine marche qui défile par Château-Bréhain, Bréhain, Marthil, la prend de flanc et, dans un élan formidable, la renverse et la force à la retraite. Deux de ses trois groupes d'artillerie divisionnaire sont coupés de toute retraite et restent aux rnains des Bavarois. En une demi-heure, après un choc violent, cette belle division du 20ème corps se replie dans la direction de Château-Salins.

"Le petit jour se découvre. Un léger brouillard tombe dans le calme de la campagne. Nous marchons, le 4ème bataillon de chasseurs, par petits groupes sur Morhange. A peine avons-nous eu le temps de faire 400 mètres que nous sommes accueillis par une vive fusillade qui éclate de toutes parts.
C'est bientôt un véritable enfer; mais, malgré tout, nous tiendrons quand même pendant huit heures sans perdre un pouce de terrain et en dépit de nos pertes. La lutte est ardente, opiniâtre; la mitraille tombe de par tout, et, de plus, il y a ces satanés moustiques qui nous dévorent. A un certain moment, les Boches faiblissent ou semblent faiblir; on fait un bond en avant d'au moins 200 mètres d'où l'on gagne une petite crête abritée par une haie vive.

Notre lieutenant vient d'être tué par un obus ; je le cherche partout sur la ligne de feu, mais impossible de le trouver dans cette avoine et les balles sifflent de plus belle. Je constate, hélas, en revenant près du capitaine, qu'il y a bien des vides dans la section ! Eh bien, malgré tout, on tient quand même, et la lutte n'en est que plus acharnée ; la rage nous prend, on tire, on tire, on hurle, l'odeur de la poudre nous grise, on voudrait que ça cesse, non pas pour le danger, on n'y pense pas, mais pour le bruit. Quel enfer ! et quelle chaleur !

N'étant plus très nombreux à la compagnie le capitaine nous fait tous remettre ensemble dans un petit verger, légèrement dominé par une crête à 400 mètres de là. La fusillade augmente ; les AIlemands avancent par petits groupes, mais on a l'avantage du champ de tir. Nous sommes là une quarantaine qui luttons désespérément, les moustiques nous dévorent, mais pendant trois heures, nous faisons de superbes cartons ; nous devions justement faire nos tirs d'honneur ce jour, on ne peut mieux tomber comme silhouettes mobiles. On cuit et j'ai tellement soif que je quitte la ligne de feu pour grimper dans un pommier, j'en reviens les poches pleines. Le capitaine fait le coup de feu avec nous et notre commandant, lui aussi, vient nous réconforter" (carnet inédit), tout cela se rencontrait, se croisait, ne sachant trop que faire ni où aller. "Cela sentait sinon la retraite, du moins un repli précipité. "

En fait, c'était la retraite, la retraite locale qui devait bientôt se transformer en retraite générale et par ordre. Même dans Dieuze, il ne pouvait pas être question de résister.

Le général Carbillet, commandant la 29ème division, prenait ses dispositions pour réorganiser brigades et régiments, et pour faire écouler en ordre cette foule militaire qui encombrait la petite ville. Il avait conçu le projet de faire front un peu au sud de Dieuze et en avant de la frontière française, à l'étroit défilé de Gisselfingen (Gélucourt) ; à gauche, la cote 252, à droite la hauteur 254 Deux bataillons de chasseurs alpins, le 23ème et le 24ème, occupent ces deux hauteurs et ont ordre de résister à tout prix. Ils obéissent et leur héroïsme arrête en fait l'offensive ennemie jusqu'à la nuit. Toutes les autres formations, quatre régiments et deux bataillons de chasseurs, le 6ème et le 27ème, défilent sur Gélucourt. La 57ème brigade reçoit l'ordre de se réunir autour de la ferme Krapfel, et la 58ème brigade autour de la ferme Videlange.

Il était 2 heures de l'après-midi. Une matinée avait suffi pour ramener les troupes du 15ème corps en arrière du terrain qu'elles avaient si péniblement conquis. Le 173ème, gardé jusque-là en réserve générale d'armée, assurait maintenant la retraite de la 30ème division, les 23ème et 27ème bataillons alpins celle de la 29ème division. Nous les retrouverons sur Donnelay-Château de Maricourt à la fin de cette même journee du 20.

Le terrain perdu atteignait et même dépassait 15 kilomètres. Le nombre des tués, des blessés, des disparus était élevé. Mais on ne laissa aux mains de l'ennemi ni un drapeau, ni une voiture, ni un bagage, seulement quelques canons démolis par I'artillerie. Au cours de l'action, le général Gasquy avait été blessé, le colonel du 141ème fait prisonnier avec les débris de son 3ème bataillon dont il ne revint que 96 hommes ; le régiment avait perdu près de 1700 hommes à lui seul.

Il faut se garder d'exagérer l'échec. Nous avions souffert, mais l'ennemi avait aussi perdu beaucoup de monde. La poursuite était molle (l'ennemi met près d'une heure pour sortir de Vergaville évacué), rien moins que décisive, immédiatement arrêtée.

Pour des motifs se rattachant à des causes plus générales, le mouvement de retraite allait se développer et prendre un caractère stratégique et voulu. II importe de ne pas confondre les deux événements : la décision stratégique et l'échec tactique qui refoule le 16ème et le 15ème corps sous la pression d'un ennemi fortement organisé, échec qui vient d'être exposé dans ses véritables proportions.


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